Comment jeûner correctement : témoignages

Comment jeûner correctement au  XXIe siècle alors que nous vivons à une époque où nous croulons sous les produits de consommation. Alors que nous vivons à une période où la facilité permanente de s’alimenter n’a plus rien à voir avec la quête du chasseur cueilleur ni avec celle de nos anciens qui cultivaient, élevaient et chassaient leur propre nourriture. Comment jeûner correctement quand il n’y a plus cette directive religieuse qui guide tout un chacun alors qu’elle a été pendant des siècles un modèle…

comment jeûner correctement

Au cours de mon existence j’ai tenté diverses expériences de jeûnes, et ce même si je ne nommais pas toujours cela ainsi…

Comment jeûner correctement : mes expériences personnelles

Le jeûne et la peur de perdre connaissance quand on se sent trop faible

La toute première c’était lorsque j’étais encore une jeune maman, j’avais mon premier enfant alors âgé de trois ans et j’étais en vacances seule avec lui dans les Alpes. Après quelques jours de jeûne en buvant de l’eau et des tisanes, je m’étais vite remise à manger car j’avais peur de perdre connaissance tellement je me sentais de plus en plus faible. Or je ne pouvais pas me permettre cette faiblesse ! je devais m’occuper de mon fils.

J’ai donc recommencé à manger et mes premières impressions ont été cette stupéfaction face au sucre. J’en avais plein les papilles ! une véritable explosion sucrée dans ma bouche après l’ingestion d’un mille feuilles. Allez savoir pourquoi, j’avais opté pour un mille feuilles. Ce n’était pas forcément ce qu’il y avait de mieux à faire pour une reprise alimentaire mais c’est ce que j’ai fait à l’époque. D’ailleurs mes dents s’en souviennent encore, c’est comme si ça me remontait au travers des gencives, en plus de la saveur qui explosait littéralement dans ma bouche. Impressionnant.

Le jeûne qui n’en est pas un : se nourrir de prana, cette force qui se manifeste dans l’univers

La deuxième fois, c’était aussi il y a plusieurs années, en 2010, j’ai alors tenté cette expérience qui peut sembler folle, voir complètement délirante, de vivre de prana. De vivre de cette énergie qui circule partout.

comment jeûner correctement

Quatrième de couverture : Le phénomène est connu depuis longtemps : il a existé et il existe aujourd’hui encore des êtres humains qui sont capables de se passer totalement de nourriture matérielle et de s’alimenter par d’autres moyens. Par curiosité autant que par intérêt scientifique, Michael Werner, docteur en chimie et directeur d’un institut de recherche sur le cancer, a voulu faire cette expérience. Depuis sept ans, il ne mange plus et se sent parfaitement bien. Il continue de travailler normalement. Dans le cadre d’un projet de recherche universitaire, il s’est soumis dix jours durant à un contrôle strict, basé sur des mesures scientifiques, dans une clinique. Ce livre est son témoignage. Son but n’est pas d’inciter ses contemporains à ne plus manger, mais de les aider à changer leur manière de penser. En prenant appui sur un cas concret aussi impressionnant, l’auteur veut d’abord contribuer à ouvrir de nouvelles questions en repoussant les limites de nos modèles actuels de pensée. « L’image matérialiste du monde peut être facilement réfutée. Mais aujourd’hui cela ne suffit plus. On a besoin de la preuve pratique, tout à fait concrète. »

J’avais lu un livre Se nourrir de lumière écrit par un scientifique, Mickael Werner, un allemand, (et vu un film, un documentaire – Lumière – par la suite, bien après mon expérimentation ; voir la vidéo ci-dessous) qui décrivait le processus à suivre pour tenter cette expérience parce que lui-même l’avait expérimenté, parce que lui-même avait fait le nécessaire pour être suivi médicalement pendant qu’il arrêtait de manger solide. Parce que lui-même voulait montrer à ses confrères et en même temps prouver par a + b que c’était possible. J’avais donc lu son livre et je m’y étais plongée corps et âme avec toute la curiosité dont j’étais capable.

Moi aussi j’allais vivre d’air, de lumière, d’énergie, d’amour ! bref, du prana. J’allais moi aussi prendre de l’alimentation pranique.

Oui mais, se nourrir de lumière ce n’était pas jeûner ! c’est ce qui était dit partout dès que l’on se penchait sur le sujet. Car des personnes pouvaient ne plus manger solide pendant des années, alors que jeûner ne pouvait se faire que pendant un certain nombre de jours… Du coup, qu’étais-je donc en train de faire ?

Se nourrir de vapeurs culinaires et du bonheur de nourrir les autres

J’ai suivi les fameux 21 jours d’arrêt de nourriture solide, j’ai bu, j’ai beaucoup bu. J’ai eu des moments d’épuisements. J’ai continué à faire la cuisine, à préparer les repas de mes enfants que j’avais toujours sous mon toit. Et je riais souvent toute seule parce que j’avais trouvé cette réponse à cette question souvent posée. Celle du cuisinier qui se trouve nourrit par les vapeurs de ses préparations culinaires. Vous savez, vous avez certainement déjà testé ça !

Vous préparez un repas, vous y mettez du temps, vous faites cuire vos aliments. Vous en avez l’eau à la bouche. Vous avez faim. Et puis, après le temps de toute cette préparation, arrive enfin le moment de manger et… vous êtes déjà rassasié, vous êtes limite gavé ! Vous n’avez plus faim.

Combien de fois par le passé j’avais déjà vécu ça sans comprendre ce qui se passait !

Surveiller de près ce que l’on ressent physiquement et en tenir compte

Ensuite j’ai eu des regains de vitalité. J’ai fait de la marche, de petites balades, car je faisais attention, je ne voulais pas m’épuiser plus que nécessaire étant donné que j’expérimentais tout cela toute seule. Je n’avais personne pour me surveiller ni pour m’aider si besoin. Je me surveillais toute seule comme une grande fille que j’étais.

Une fois les 21 jours passés, je me suis remise à manger car j’avais vraiment perdu du poids alors que je n’avais pas tant que ça à me permettre de perdre en dehors de 5 ou 6 kg et ce même si mon poids c’est rapidement stabilisé.

En fait ce qui m’a décidé à reprendre l’alimentation solide se sont mes dents. Je sentais une fragilité, une douleur dans les gencives qui ne me plaisait pas du tout. Ca et cette faiblesse tout de même présente malgré les périodes de regain de vitalité.

Descriptif du film, du documentaire Lumière dont vous avez un extrait de 20 minutes ci-dessus : 

“Peut-on survivre sans prendre de nourriture ni d’eau pendant des semaines, des années voire des décennies ? La plupart des gens, scientifiques ou spécialistes répondront spontanément : c’est impossible ! Mais comment réagiront ces mêmes scientifiques et spécialistes lorsqu’ils seront confrontés aux preuves, rapports certifiés, interviews et expériences en laboratoire à l’appui, constatant que ce phénomène, parfois aussi désigné par «Respirianisme», existe ? Le film est une enquête passionnante et intrigante autour du monde. Il explore non seulement la connaissance issue des traditions spirituelles asiatiques, mais dévoile aussi les derniers modèles d’explications tirés de la physique quantique. Sans promouvoir le « Respirianisme », ce documentaire propose une vision alternative de nos besoins, bousculant la philosophie mécaniste-matérialiste dominante. Serait-il alors possible de vivre autrement ?”

Ainsi, le 28 octobre 2010 (j’avais 46 ans) je prenais mon dernier repas solide pour me lancer dans cette aventure de 21 jours de nourriture dite pranique. Je voulais me confronter à cette expérience folle, je voulais savoir ! Oui, parce que dénigrer les choses sans les avoir testé au préalable, sans les avoir expérimenté dans sa chair, cela n’a aucun sens pour moi. Pour pouvoir parler de quelque chose il faut d’abord l’avoir expérimenté sinon, c’est ou de la peur de l’inconnu, pour ne pas dire une certaine terreur, ou une fermeture de l’esprit, verrouillé qu’il est dans une croyance, dans un dogme.

Pendant toute cette période, et durant les mois suivant, j’ai tenu un journal dans lequel j’ai décrit tout ce qui me passait par la tête, j’ai noté mes impressions, mes sensations, ce que je vivais, les idées que cela m’inspirait (je pense d’ailleurs le publier, j’en reparlerais donc ultérieurement sur ce blog).

Comment jeûner correctement avec les jeûnes intermittents

Mes expérimentations suivantes se sont passées bien plus tard, le temps déjà de me remplumer un peu et ensuite de découvrir l’alimentation vivante, l’alimentation crue que j’ai démarrée en août 2015.

Là j’ai vu que mon corps se transformait, qu’il devenait réellement hydraté par le biais de cette nouvelle façon de manger. Ma peau devenait de plus en plus souple et douce, en fait aussi douce que la peau d’un bébé. Elle devenait d’une souplesse incroyable alors que j’avais 51 ans ! soit très exactement l’inverse de ce qui est dit partout. parce que oui, on n’est pas censé avoir une peau de bébé en vieillissant ! enfin lorsque l’on écoute les dires des scientifiques actuels…

C’est donc en mangeant cru que je me suis mise au jeûne intermittent. Ce jeûne qui dure parfois quelques heures, parfois une journée, parfois deux journées, selon ce que l’on ressent.

J’ai testé le jeûne sec autant que le jeûne hydrique ou le jeûne avec des jus ou des tisanes, voir des bouillons. Et le mieux que je puisse dire c’est de faire comme on le sent ! Enfin quand on arrive à faire abstraction du rythme d’alimentation qui nous a été enseigné dès notre plus jeune âge. Quand on arrive à se mettre à manger uniquement, et je dis bien uniquement lorsque l’on a vraiment faim. Et pas quand c’est l’heure de manger selon les critères de la société qui nous environne.

Le renard ne se dit pas, tiens ! il est midi ! c’est l’heure de manger, faudrait peut-être que je m’avale une jolie poule rousse… Non.

L’aigle ne se décide pas à plonger sur sa proie à vingt heures pétante parce que selon certain c’est l’heure de s’attabler ! Non.

Les animaux ont gardé cette logique, cet instinct de manger, de chasser lorsqu’ils ont faim. Nous avons tellement à réapprendre en observant de près le monde animal…

Comment jeûner correctement : Qu’ai-je appris de ces jeûnes intermittents ?

  • Que je dois justement manger uniquement lorsque j’ai réellement faim, et pas quand une odeur de cuisine de l’un de mes proches vient me titiller les narines et me faire saliver…
  • Que je me sens d’une légèreté incroyable à chaque fois que j’arrive à tenir et à ne pas craquer artificiellement, c’est à dire en suivant l’appel des autres ou en suivant des souvenirs ancrés dans ma mémoire olfactive et sensorielle. En clair, lorsque je ne me laisse pas influencer. Oui, parce qu’à ce sujet là aussi on peut être très fragile, très influençable.
  • Que plus je jeûne quotidiennement (comprendre par là un minimum de 16 heures entre deux repas) et plus ma digestion se fait aisément tout en me laissant de l’énergie pour mes autres activités.
  • Q’un repas ne se limite pas à absorber mes aliments et hop voilà c’est fini ! Mais que ce repas peut durer une à deux heures si nécessaire, le temps pour moi d’ingérer ce dont j’ai besoin sans m’enfiler tout à la chaîne, ce dont j’ai envie et en prenant tout mon temps.

Comment jeûner correctement avec le témoignage de Adalbert de Vogüé

Adalbert de Vogüé (historien, théologien et prêtre catholique) nous décrit dans son livre comment il a fait pour jeûner quotidiennement et ce pendant plus de 30 ans. Il fait également un intéressant aperçu historique du jeûne au travers des religions.

Je vais donc le laisser parler au travers de ses écrits.

Note : si vous le souhaitez et, sachant que son livre n’est plus édité, vous pouvez le télécharger gratuitement au bas de cet article.

Morceaux choisis :

Comment jeûner correctement : Jeûne et travail

Peut-être devrais-je aussi souligner que mes recherches en matière de jeûne n’ont entraîné aucune réduction d’activité. Pas un seul jour, je n’ai dû écourter mes six ou sept heures de travail intellectuel ou renoncer à tel ou tel exercice physique. Jamais non plus, je n’ai éprouvé lassitude ou diminution de rendement. Il est vrai que je ne suis pas un travailleur de force, ni même un véritable travailleur manuel. Cependant une bonne quantité d’énergie musculaire se dépense dans les quelque quinze kilomètres de marche rapide que je fais chaque jour, ainsi que dans une heure de travail manuel assez vigoureux, le gros de ces dépenses physiques se situant justement, je l’ai dit, dans la période de jeûne complet qui termine ma journée.

Jeûner, c’est attendre

Le jeûne que je pratique n’empêche donc pas de travailler, bien au contraire. C’est que je prends à mon unique repas la quantité d’aliments nécessaire. Comme ma communauté, je pratique l’abstinence de viande, mais celle-ci est remplacée par les œufs ou le poisson. La portion de légumes est abondante, et ma ration de pain oscille entre 350 et 400 grammes. Avec ses quatre mets, ce repas totalise un nombre de calories et de protéines largement suffisant. Jeûner ne veut pas dire s’affamer, mais prendre le nécessaire au terme d’une certaine attente. Le jeûne n’est pas essentiellement affaire de quantité, mais de temps.

Comment jeûner correctement : Jeûne et quantité d’aliments

La quantité, pourtant, est aussi modifiée par le jeûne, au moins indirectement. Car en une fois, il n’est guère possible de manger autant qu’en trois. Si large que soit ma pitance quotidienne, elle représente une réduction importante par rapport au menu de la communauté. Au lieu de la dizaine d’aliments variés que reçoivent mes frères à leurs trois repas, je n’en prends que cinq en tout, pain compris. Cet allégement n’a rien eu pour moi que de bénéfique, et je ne serais pas surpris qu’il ait le même effet pour d’autres.

Comment jeûner correctement : Jeûne et boissons

Un point demande sans doute à être précisé. Chaque fois que j’ai parlé du jeûne dans des milieux anglo-saxons, où le café et surtout le thé ont l’importance que l’on sait, la première question posée après la conférence fut la suivante :
« Est-ce que boire interrompt le jeûne ? » Chaque fois, je dus répondre que le jeûne traditionnel, tel que j’essayais de le pratiquer, excluait bel et bien tout liquide. L’eau claire que je prends à mon repas me suffit pour les vingt-quatre heures. De breuvage stimulant, tel que thé ou café, je ne sens aucun besoin. Quant au vin, que ma communauté prend aux jours de fête, je m’en passe pour avoir la tête plus libre. Mais peu importent ces détails. Le point que je voulais marquer ici est l’incompatibilité du jeûne, tel que je l’entends, avec toute boisson prise hors de l’unique repas.

Comment jeûner correctement, les limites d’une expérience

  • Après avoir décrit mon expérience aussi exactement que possible, il me reste à en reconnaître les étroites limites. La
    première de celles-ci tient à l’âge où je me suis mis à jeûner : j’avais déjà quarante-neuf ans. La sixième décennie de la vie, au cours de laquelle j’ai fait mon essai, est sans doute un âge plus propice que la jeunesse. Malgré l’ancienneté des habitudes prises, d’où pourrait résulter une peine plus grande, on bénéficie d’une maturité physique et psychique qui facilite l’effort. L’organisme est plus solide et plus stable, les besoins alimentaires vont en diminuant. Entre vingt et trente ans, peut-être même plus tard, je ne sais si j’aurais réussi aussi aisément. Il est vrai que la fragilité dont je souffrais alors tenait peut-être justement, au moins pour une part, à un régime alimentaire inadéquat.
  • La seconde de mes limites vient de ce que je vis en solitude.
    Plus encore que l’âge, cette situation me rend les choses faciles. Non seulement je peux régler mon horaire et mes repas comme je l’entends, mais en outre je jouis d’un calme extrêmement favorable à l’ascèse. En passant de la vie commune à la vie solitaire, j’ai constaté que celle-ci me donnait un surcroît de force inattendu. Souvent fatigué naguère en communauté, je ne le suis presque jamais depuis que je vis seul, tout en menant une existence objectivement bien plus austère. Cette observation m’a fait toucher du doigt la quantité considérable d’énergie que consomme toute vie sociale.
    Parler, s’ajuster aux autres, être à l’heure, tenir compte à chaque instant d’un ou plusieurs voisins, tout cela maintient, sans qu’on y pense, en un état de tension constante. La disparition de ces contraintes libère le potentiel qu’elles retenaient. Des énergies neuves en deviennent disponibles et, comme naturellement, elles se tournent vers un effort accompli sur soi-même.
  • Il n’est donc pas difficile de jeûner dans les conditions où je me trouve, ou du moins plusieurs obstacles sérieux sont-ils écartés de ma route. Il est clair que cette absence de certains handicaps courants restreint la portée de mon témoignage.
    C’est en ce sens que j’ai parlé de « limites » : mon expérience est, à certains égards, trop particulière pour être aisément généralisée.
  • Je devrais ajouter que je jouis d’une bonne santé. Sans être aucunement un « dur », ni physiquement ni moralement, j’ai l’avantage de n’avoir aucun problème digestif et de pouvoir prendre en une seule fois une quantité de nourriture importante. A défaut de cette dernière aptitude, il serait sans doute impossible de supporter le régime que j’ai décrit.”

“De façon plus précise, un petit règlement traditionnellement annexé à la Règle de saint Augustin atteste le jeûne quotidien jusqu’à none, au moins cinq jours sur sept. Ce document, qui a sans doute vu le jour en Afrique du Nord vers 395, prescrit de travailler manuellement jusqu’à midi, et de faire ensuite la lecture pendant trois heures. « A la neuvième heure, on rend les livres » et l’on prend le repas”.
Cet horaire m’a longtemps laissé rêveur. J’avais peine à imaginer ces moines lisant profitablement à l’heure la plus chaude de la journée, l’estomac vide depuis la veille, après six heures de travail manuel sous le soleil d’Afrique. Tout semblait se conjuguer pour rendre ces heures de lecture infructueuses. Aujourd’hui, l’expérience du jeûne me permet de comprendre tout cela. Loin d’être le moment creux que j’imaginais, les heures précédant le repas sont les meilleures de la journée, celles où l’on a l’esprit le plus lucide et le corps le plus vigoureux. (…) Pris dans les meilleures conditions, le repas spirituel précède ainsi celui du corps.”

Comment jeûner correctement : pourquoi le jeûne est-il moins pratiqué aujourd’hui ?

Pressentant que nous avons autant de forces que les Anciens, mais que nous les employons autrement, je me demandais où les énergies dépensées jadis dans le jeûne s’investissaient à présent. Il me parut probable que le travail les avait absorbées et nous empêchait aujourd’hui de jeûner. Je voyais dans la disparition du jeûne le signe et l’effet d’une sorte d’extraversion collective : du travail sur soi qu’est l’ascèse on était passé à un travail sur les choses si exclusif et si exigeant qu’il ne laissait aucune force disponible pour un autre effort.

“Car il n’est pas vrai que le jeûne régulier, tel que je le pratique, empêche de travailler ou même diminue le rendement.
Sans doute un jeûne plus rigoureux, comportant des rations inférieures aux besoins de l’homme qui travaille, aurait-il cet effet de frein. Mais il ne s’agit pas de cela. La Règle légifère pour des hommes qui passent au moins six heures par jour au travail manuel. Mon régime, qui va bien au-delà de ce qu’elle prescrit, n’a fait que développer ma capacité de travailler. A condition de prendre, à l’unique repas, une quantité de nourriture suffisante, les vingt-trois heures précédant le repas suivant sont pleinement utilisables pour le travail, les dernières du cycle quotidien s’avérant même de beaucoup les meilleures. Depuis que j’attends le soir pour manger, mes après-midi sont bien moins lourds et fatigants qu’au temps où je prenais un déjeuner.

Comment jeûner correctement : en solitaire ou en société ?

“J’ai noté, dans les premières pages de ce livre, la relation qui unit le jeûne à la solitude. L’homme solitaire économise la part importante d’énergie qui se dépense dans la vie sociale, et ses forces intactes sont disponibles pour tout effort d’ascèse, celui du jeûne en particulier. On peut donc se demander si l’incapacité de jeûner qu’éprouvent les moines modernes ne tient pas dans une large mesure à l’intensité de leur vie communautaire, qui n’a fait que s’accroître, depuis le Concile, avec le développement des relations fraternelles et l’essor du « dialogue ».
Ici encore, le témoignage des Anciens est éclairant. Au sein même de la vie solitaire, tel grand moine a éprouvé une sorte incompatibilité entre les échanges avec autrui et le jeûne.
L’admirable auteur mystique que fut, au VIIe siècle, Isaac de Ninive nous a transmis cette observation, qui pourrait bien être de sa part une confidence :
Un moine parmi les Pères ne mangeait que deux fois par semaine. Il nous dit : « Le jour où je parle à quelqu’un, il ne m’est pas possible d’observer la règle du jeûne selon mon habitude, mais je suis obligé de rompre le jeûne. » (Et de conclure que) la garde de la langue […] donne secrètement la force d’accomplir les œuvres manifestes qui se font par le corps.”

“Cependant je crains que nous ne soyons encore fort loin de l’explication que nous cherchons. La vie communautaire ne suffit certainement pas à rendre compte de notre incapacité de jeûner. A preuve, le fait que le jeûne réglementé par
saint Benoît est bien destiné à des hommes vivant en communauté. Aujourd’hui encore, ce jeûne s’avère praticable,
non seulement pour des solitaires comme moi, mais encore pour les cénobites du Nouveau-Mexique dont je viens de parler, qui n’observent d’ailleurs pas un silence particulièrement rigoureux. J’ajouterai que, d’après mon expérience, le jeûne très modéré qu’envisage la Règle n’est certes pas facilité par les contacts et les conversations, mais non point rendu impossible. Avec un peu d’habitude, on le maintient sans peine un jour où l’on a reçu une visite ou même donné une conférence.

“J’ajouterai une précision importante : pas plus aujourd’hui qu’autrefois, s’imposer le régime de la Règle n’oblige à renoncer au travail ou même à le limiter. Ni physiquement, ni intellectuellement, ni a fortiori spirituellement, celui qui se soumet au jeûne régulier n’est un être diminué. Bien au contraire, il bénéficie d’une vigueur accrue, dans sa vie spirituelle avant tout, mais aussi dans tous les domaines de son activité.

Comment jeûner correctement : pour conclure

  • Je conseillerais donc avant tout d’aller lentement, en réduisant peu à peu un des repas superflus, puis l’autre. Ces réductions graduelles s’accompagnent normalement d’une augmentation du repas qu’on veut maintenir : jeûner n’est pas s’affamer. A la fin du processus, on mangera moins, certes, mais il n’est ni nécessaire ni sans doute opportun de s’imposer cette diminution de quantité dès le début. Elle résultera naturellement du fait qu’on ne mange qu’une fois.
  • J’en dirai autant de la diversité des aliments et du nombre des plats. A cet égard aussi, on peut commencer par reporter ailleurs ce qu’on retranche au repas « inutile ». La simplification s’opérera plus tard. L’important est d’avancer pas à pas, sans grands bonds en avant ni retours en arrière, en prenant le temps de s’habituer aux changements.
  • Cette absence de hâte doit se doubler d’une vraie liberté. Ne pas se sentir obligé d’atteindre tel ou tel résultat, mais aller tranquillement à la découverte de ce qui est réalisable.
    Savoir « rendre la main », comme disent les cavaliers, c’est-à dire céder un moment à l’animal qui tire sur la bride, pour le reprendre doucement quand il a eu satisfaction. Un jour, donc, où l’on se sent fatigué, s’accorder une relâche sans anxiété ni mauvaise conscience, sachant que la volonté demeure et reprendra son chemin.
    Être libre et sans souci rend fort. La conquête du jeûne doit se dérouler dans une paix joyeuse, et rien ne favorise autant celle-ci que de se livrer à la volonté de Dieu, en restant toujours prêt à se plier aux circonstances — à la « nécessite », comme disait saint François”.
  • Quand arrive l’heure du repas, il faut se garder des impulsions généreuses et prendre sans scrupule tout ce qu’on a décidé de prendre. La mortification consiste désormais en un large dessein de réforme, plutôt qu’en une foule de menues vexations, qui, au moins en certaines natures, risquent d’entretenir l’anxiété ou de tourner au masochisme.

Je terminerai cette série de suggestions pratiques en notant un phénomène surprenant, dont il faut savoir profiter : la
diminution de la faim à mesure que le jour avance. Souvent on commence la journée petitement, pauvrement, avec une vigueur très limitée, et l’on se demande si on en aura assez pour atteindre le soir. Or, contre toute attente, les forces n’iront pas en décroissant, mais croîtront au contraire jusqu’à l’heure du repas. Assez bas au début de la matinée, le tonus montera avec le soleil. A midi, il sera au zénith et, au lieu de décliner avec le jour, se maintiendra à la même hauteur : les heures de l’après-midi, où le jeûne exerce tous ses effets, sont celles où l’on se sent dans la meilleure forme. Qu’on résiste donc à la fringale qui prend parfois au début du jour !
La résistance et l’attente seront récompensées. Si le moral est trop bas, un verre d’eau peut tromper la faim sans entamer le jeûne pour de bon.

Comment jeûner correctement…

Les extraits ci-dessus viennent du livre Aimer le jeûne de Adalbert de Vogüé que vous pouvez télécharger gratuitement ici.

Voilà, pour ce premier article sur le jeûne, sur comment jeûner correctement quand on souhaite se lancer dans cette aventure, car pour moi il s’agit d’une véritable aventure, celle du vivant avec toutes ses facultés et ses secrets, avec tout ce que nous avons encore à découvrir sur nous-même et sur l’humain dans son ensemble, sur la vie dans son ensemble.

Comment jeûner correctement ? en prenant déjà la pleine mesure de la force du vivant et en s’y mettant petit à petit, comme on le sent, quitte à passer pour fou ou folle, peu importe.

Odile

Pour en savoir plus :

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